Le 7 août à Strasbourg, dans un hémicycle heureusement désert, dix tonnes de faux plafond s’effondraient sur les rangées de sièges de l’extrême droite, des souverainistes et de la Commission européenne. L’affaire, révélée au bout d’une semaine de blocus d’info par le site strastv.com, a entraîné le transfert à Bruxelles des deux sessions plénières de la rentrée de septembre et la fermeture aux visiteurs du bâtiment Louise Weiss pendant plusieurs semaines.
L’enquête établira comme cause de l’incident une défaillance inattendue des système de fixation des faux plafonds (auraient-ils mal vieilli ?).
Les plafonds strasbourgeois ont certes pu être réparés et consolidés en un temps record, mais un examen attentif a mis en lumière de nouvelles malfaçons dans ces bâtiments achevés il y a à peine neuf ans. C’est pour profiter au maximum de la garantie décennale encore en vigueur jusqu’au 31 décembre et apporter dans l’intervalle toutes les modifications nécessaires que le bâtiment est resté fermé jusqu’à la session plénière du 21 octobre… où était attendu Nicolas Sarkozy himself.
Prise en concertation avec la présidence française de l’UE, qui -ironie du sort- s’était fixée pour objectif de rendre Strasbourg plus attractive aux yeux des eurodéputés en leur offrant une liaison ferroviaire à grande vitesse directe à partir de Bruxelles, la décision avait été froidement accueillie dans la métropole alsacienne.
“Qu’une des sessions soit exceptionnellement tenue ailleurs en raison d’impondérables est acceptable mais l’exception ne saurait devenir la règle”, avait pesté le maire de Strasbourg, Roland Ries, en demandant à Paris et au Parlement européen de faire “le nécessaire pour que les traités soient respectés dans la mesure du possible”.
C’est “toute l’économie régionale qui est touchée: les taxis, les traiteurs, les métiers de bouche”, s’était lamenté Patrick Diebold, président du Groupement des hôteliers et restaurateurs du Bas-Rhin.
Alors que les partisans de Strasbourg, à l’instar de la socialiste française Catherine Trautmann, ont mis en garde “contre toute tentation d’instrumentalisation politique qui viserait à détourner le Parlement européen de son siège” strasbourgeois, l’affaire a bien entendu réjoui les anti-Strasbourg, qui pestent depuis des années contre les transhumances mensuelles forcées vers la capitale alsacienne… et forment une majorité dans les rangs des eurodéputés.
Ces derniers ont déjà rassemblé 1,2 millions de signatures avec une pétition en faveur d’un seul lieu de travail pour le Parlement, une idée soutenue par 81% des eurodéputés selon un récent sondage.
Pour le plus grand bonheur des photographes, certains comme le souverainiste britannique Nigel Farage, se sont présentés à la session de rentrée de Bruxelles munis de casques de chantier, au cas où, là aussi, les plafonds venaient à céder…
“Je relève qu’il faut que le ciel leur tombe sur la tête pour que les Gaulois, en l’occurrence la présidence française de l’UE, acceptent que le Parlement européen siège à Bruxelles”, s’était amusé le président du groupe libéral, le Britannique Graham Watson.
Quant au Vert Daniel Cohn-Bendit, il en a profité pour ressortir du placard sa vieille idée d’installer à Strasbourg une université européenne en échange d’un départ du Parlement. C’est sûr, en accueillant 15 à 20.000 étudiants venus de toute l’Europe, Strasbourg serait gagnante au change. Mais encore faudrait-il que le projet ait réellement des chances de voir le jour…
Il faut le reconnaître, l’argument des anti-Strasbourg a du poids: le coût des allers-retour des 785 eurodéputés et 3.000 fonctionnaires, assistants et interprètes entre Bruxelles et Strasbourg est évalué à 200 millions d’euros annuels par le service de presse du Parlement. Les Verts affirment qu’il produisent chaque année 20.000 tonnes de CO2 inutiles.
Le Parlement européen, dont les services administratifs sont en outre basés à Luxembourg, n’est pas la seule institution européenne à être écartelée entre plusieurs villes.
Avec une Cour de justice à Luxembourg et une Cour des droits de l’homme à Strasbourg, des banques européennes à Francfort et Londres, diverses agences européennes basées à Helsinki ou à Parme, ce sont aujourd’hui “la plupart des missions de l’UE qui sont dispersées et on pourrait en profiter pour tout remettre à plat”, relève le Vert Gérard Onesta, vice-président du Parlement.
Gérard Onesta estime qu’on pourrait ainsi créer un pôle politique à Bruxelles, un pôle juridique à Strasbourg, ou encore un centre financier à Francfort.
Mais alors que certains estiment qu’une telle remise à plat de la géographie des institutions rouvrirait la boîte de Pandorre et donnerait lieu à d’interminables marchandages, le libéral britannique Chris Davies a une autre idée, beaucoup plus simple : les douze sessions annuelles pourraient être organisées le même jour à Strasbourg. “Il suffit d’ouvrir toutes les heures une nouvelle session, pour que les exigences des traitées soient remplies”.
Pour le social-démocrate allemand Jo Leinen, ce ne sont que “des idées tordues”, même si lui aussi estime un débat de fond nécessaire.
Quant au président du plus grand groupe politique du Parlement, le conservateur français Joseph Daul, il ne veut pas en entendre parler: placer la question du siège du Parlement européen à l’ordre du jour des débats entre les chefs d’Etat et de gouvernement des 27 “a déjà été demandé. Cela n’a pas été mis à l’ordre du jour. On peut leur redemander, mais ce n’est pas à nous d’en décider”, estime-t-il.
Du côté des gouvernements, rien ne bougera tant que la France ne lèvera son véto. Or “il y a un traité, il sera respecté. Ce n’est pas négociable. La France sera intransigeante”, a tranché le secrétaire d’Etat aux Affaires européennes Jean-Pierre Jouyet.