Nicolas Sarkozy avait promis le “retour de la France en Europe” à la faveur de la présidence française de l’Union européenne. Il s’était rendu entre juillet et décembre à trois reprises au Parlement européen, ne tarissant pas d’éloges envers les eurodéputés et le rôle décisif du Parlement européen dans la démocratie européenne. Mais force est de constater qu’une fois de plus, la France ne semble pas prendre au sérieux l’institution où Allemands, Britanniques, Espagnols, Néerlandais ou même… Luxembourgeois jouent souvent un rôle beaucoup plus important que nos valeureux députés hexagonaux.
“Pour Sarkozy, le Parlement européen était surtout une tribune inespérée à laquelle il n’a pas droit en France en tant que président de la République, mais guère plus. La France continue à avoir une vision intergouvernementale de l’Europe et accorde plus d’importance à la Commission et au Conseil qu’au Parlement”, analyse sous couvert d’anonymat un haut-fonctionnaire européen.
Depuis des années, l’influence française au Parlement européen reste nettement en deçà de celle des autres grands pays européens. A l’origine du problème: une sacrée tendance aux querelles intestines, le peu de considération de la fonction d’eurodéputé en France, un manque réel de motivation à aller siéger à Bruxelles et Strasbourg, mais aussi un trop grand renouvellement des élus français d’une législature à l’autre.
“Les Français sont encore une fois très en retard pour leurs listes”, relève le social-démocrate allemand Jo Leinen. Bouclée depuis l’automne en Allemagne ou au Royaume-Uni, l’élaboration des listes commence à peine au parti socialiste français (PS) et l’UMP de Nicolas Sarkozy n’a annoncé que fin janvier ses têtes de listes.
Résultat: pendant ce temps, “les députés des autres pays discutent entre eux pour se répartir les futurs postes clés”, se désole l’UMP Patrick Gaubert.
“A l’inverse des Allemands, des Britanniques, des Espagnols, des Irlandais ou des Néerlandais, les 78 députés français auraient pu peser beaucoup plus” au cours de la dernière législature, souligne le haut fonctionnaire européen.
Des Français comme Francis Wurtz ou Joseph Daul occupent certes les présidences des groupes communiste et conservateur. Mais le premier doit son poste à sa longévité — il siège là depuis 1979 — tandis que le second doit essentiellement sa position …aux chrétiens-démocrates allemands, remarque sous couvert de l’anonymat un membre du groupe UMP. “Ce sont les Allemands qui l’ont placé là, sans eux il n’y serait jamais arrivé”… Il y a d’ailleurs peu de chances que ces deux groupes aient encore un Français à leur tête après les élections de juin 2009: alors que Francis Wurtz a décidé de ne plus se représenter, Joseph Daul se trouve de son côté en position précaire pour conserver son poste après juin, murmure-t-on dans les couloirs du Parlement.
Au-delà des présidences de groupes, les Français sont particulièrement sous-représentés aux postes clés dans les commissions parlementaires, notamment du côté des présidents de commission ou des coordinateurs. “Une grosse moitié d’entre eux sont là en dilettantes. Pour certains, c’est une rente viagère”, dénonce le haut fonctionnaire.
L’absentéisme chronique des Français est confirmé par Jo Leinen: “On est plus rapidement à Bruxelles en venant de Paris que d’Helsinki, alors beaucoup de Français restent peu. Quand ils cumulent des mandats, on les voit encore moins à Bruxelles”, où a lieu l’essentiel du travail.
La décision du PS d’interdire le cumul des mandats — depuis belle lurette une règle d’or en Allemagne ou en Grande-Bretagne — forcera peut-être ses élus à s’impliquer davantage… Mais les divisions entre courants avaient déjà affaibli les socialistes français en 2004, se souvient Jo Leinen: “Ils étaient la plus grosse délégation nationale parmi les socialistes européens et auraient pu obtenir beaucoup plus, par exemple la présidence du Parlement”. Mais au lieu de l’ancien Premier ministre français Michel Rocard, c’est l’Espagnol Josep Borrell Fontelles qui a emporté la mise…
A l’époque, ils auraient aussi pu prétendre à la présidence du groupe socialiste, souligne le haut-fonctionnaire, mais c’est finalement l’Allemand Martin Schulz qui s’est imposé…
Chez les écologistes aussi, “alors que les Allemands se concertaient régulièrement, les Français étaient un peu des électrons libres et ne sont pas parvenus à peser en tant que délégation” au cours de la législature qui s’achève, observe Isabelle Zerrouk, porte-parole des Verts. Daniel Cohn-Bendit, passé en 2004 sur les listes allemandes, avait déjà à l’époque exprimé sa lassitude face aux “bisbilles” des Verts français. Cette année, il refranchit une nouvelle fois le Rhin pour remettre un peu d’ordre dans tout ça… en ouvrant largement les listes à des candidats issus de la société civile.
A l’UMP, le placement en position éligible de nouveaux venus qui, à l’instar de la Garde des Sceaux Rachida Dati, n’ont pas caché leurs réticences à venir siéger au Parlement, suscite l’amertume des sortants.
“Il est grand temps que l’UMP devienne un parti démocratique”, soupire l’un d’eux sous couvert d’anonymat. Dans d’autres pays à tradition parlementaire forte comme aux Pays-Bas, c’est la base qui décide qui mérite d’être placé en position éligible, mais là, tout a été piloté par l’Elysée. Et les sortants ont l’impression que leur travail des dernières années n’est pas du tout reconnu à sa juste valeur.
Trop de renouvellement au sein des délégations nationales nuit à l’influence d’un pays, estiment certains. Citant en exemple la Luxembourgeoise Astrid Lulling, qui, du haut de ses bientôt 80 ans, a une longue carrière parlementaire derrière elle et est aujourd’hui un influent questeur au Parlement alors qu’elle est issue d’un pays qui ne compte que quatre élus dans l’hémicyle, Margie Sudre plaide: “Ici au Parlement, la longévité n’est pas une ringardise, c’est un savoir-faire reconnu”.
Margie Sudre, chef de la délégation française chez les conservateurs européens pendant neuf ans, vient de jeter l’éponge après avoir été recalée en 3e position de la liste UMP pour l’Outre-mer, y voyant un “désaveu” de son travail.
Alain Lamassoure, lui aussi relégué en 3e position dans le Sud-Ouest, juge “hallucinant qu’il y ait des gens qui ont l’impression de venir en exil ici”. Il l’explique par le manque de prestige de la fonction d’eurodéputé dans l’Hexagone: “On est considéré comme des spécialistes compétents dans un domaine marginal alors que les décisions les plus importantes sont prises ici. C’est fou”.
De fait, ces dernières années, le Parlement a gagné des pouvoirs toujours plus étendus, amenés à être renforcés en cas de ratification du Traité de Lisbonne.
Mais paradoxalement, ces pouvoirs sont encore largement méconnus ou ignorés par les élites politiques hexagonales. En témoigne la difficulté pour les eurodéputés français d’obtenir de leur gouvernement des consignes de vote sur certains textes clés. “Parfois, on me ballade d’interlocuteur en interlocuteur dans les ministères sans pouvoir me trouver de réponse. Les Allemands ou les Britanniques, eux, sont littéralement coachés par leurs gouvernements respectifs”, remarque un eurodéputé UMP sous couvert d’anonymat.
Quand les parlementaires nationaux se rendent à Bruxelles ou Strasbourg, “on a l’impression qu’ils visitent un zoo, une réserve”, estime par ailleurs Patrick Gaubert.
Il faut dire que souvent, dans les événements officiels en France, l’eurodéputé n’a pas de place au protocole aux côtés des députés et sénateurs et se trouve recalé “comme le dernier conseiller général d’un quelconque sous-canton…”, remarque Patrick Gaubert. Et d’ajouter: “Quand on vous demande ce que vous faites et que vous dites que vous êtes député européen, on vous répond ‘ah’ et on tourne les talons. Et pourtant, ce que je décide au Parlement européen, les mêmes députés et sénateurs sont obligés de l’entériner quelques années plus tard…”
Post scriptum : je ne suis pas seul à faire ce constat : cf l’article de mon confrère Jean Quatremer