“Je me suis borné à dire que les chambres à gaz étaient un détail de l’Histoire de la guerre mondiale, ce qui est une évidence”. (Huées dans l’hémicycle). Fin de citation. Jean-Marie Le Pen, fondateur et chef de file du Front national, a réitéré une nouvelle fois mercredi devant le Parlement européen une tirade qui lui a valu moultes condamnations, mais aussi moultes reprises dans la presse, depuis qu’il l’avait prononcée une première fois en 1987 sur une radio française. Puis en 1997, ou encore en 2008, entre autres.
Vieille recette est toujours bonne à ressortir du tiroir, semble être l’adage de l’élu frontiste, qui fêtera ses 81 ans en juin 2009 et se représente cette année aux élections européennes, comme il le fait régulièrement depuis 1984.
Pendant que déferlait en France et ailleurs en Europe une nouvelle vague d’indignation à l’encontre du vieux provocateur, un homme jubilait dans les couloirs du Parlement: l’Allemand Martin Schulz, président du groupe socialiste (PSE). C’est lui qui a poussé M. Le Pen à ce nouveau dérapage, lui, l’homme qui s’était déjà acquis une réputation internationale instantanée cinq ans plus tôt, quand le chef du gouvernement italien Silvio Berlusconi l’avait traité en plein hémicycle de “kapo”.
Car les déclarations de Jean-Marie Le Pen s’inscrivaient en réponse à ce que l’élu d’extrême droite considérait comme des “accusations diffamatoires” et “mensongères” de la part de Martin Schulz: la veille, mardi, le chef du PSE avait proposé de modifier le réglement intérieur du Parlement européen afin d’éviter qu’un “négationniste de l’Holocauste”, un “vieux fasciste” puisse être amené à présider le 14 juillet prochain la session inaugurale du nouveau Parlement issu des élections de juin.
Jean-Marie Le Pen a en effet de fortes chances de devenir le doyen d’âge de la nouvelle assemblée, et à ce titre, d’en présider la session inaugurale, comme le prévoit l’actuel règlement. Le doyen actuel, le socialiste italien Giovanni Berlinguer, de quatre ans son aîné, ne se représente pas…
Certes, le doyen du Parlement européen n’a plus le droit de tenir de discours. Il l’a perdu au lendemain du scandale provoqué par… un autre doyen élu sur une liste du Front National, l’ex-cinéaste français Claude Autant-Lara, en juillet 1989. Ce dernier avait tenu des propos si choquants qu’une grande partie de l’hémicycle s’était levée pour quitter la salle.
Mais même l’idée d’un Le Pen muet, se contentant de superviser l’élection du nouveau président de l’assemblée, semblait déplacée aux yeux de Martin Schulz.
Au départ, mardi, le groupe socialiste n’avait reçu que le soutien des Verts à sa proposition de modifier le règlement. “Nous avons toujours été pour”, avait alors assuré leur co-président Daniel Cohn-Bendit, précisant qu’il trouvait la règle du doyen “ringarde”. Et les Verts de proposer de remplacer le doyen par le ou la “plus jeune des eurodéputé-e-s élu-e-s”.
Du côté des conservateurs du PPE, l’accueil était encore très réservé mardi. Joseph Daul, leur chef de groupe, avait promis “d’analyser” la proposition sans bien s’avancer, tandis que l’UMP Alain Lamassoure se disait clairement contre une modification “de circonstance” du règlement.
Un point de vue partagé par Graham Watson, le chef de file des libéraux, qui ne voyait, mardi encore, “aucune raison de traiter Jean-Marie Le Pen différemment d’autres, même si je déteste sa politique”. S’il devient doyen, “ce sera en ayant respecté les règles” et ce sera “aussitôt oublié”, avait alors affirmé M. Watson.
D’abord peu créditée de chances de succès, donc, la proposition de Martin Schulz a fini par s’imposer mercredi parmi les autres groupes après le dérapage de M. Le Pen: en quelque sorte la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.
“Les propos négationnistes de M. Le Pen, réitérés dans l’enceinte du Parlement européen, le disqualifient pour présider, ne serait-ce que pour une seconde, notre institution à l’ouverture des travaux de la prochaine législature”, a finalement tranché mercredi Joseph Daul.
Quand ce dernier a évoqué le sujet lors de la réunion régulière des présidents de groupe à huis clos, jeudi matin, plus une voix ne s’est élevée contre l’idée de modifier le règlement. Pas même les libéraux, qui ont fini par se faire à l’idée de renoncer à la règle du doyen, pour adopter une autre solution semblable à ce que pratiquent déjà d’autres Parlements nationaux.
Il s’agirait d’appliquer des critères “plus institutionnels” que ceux de l’âge, pour que la session inaugurale puisse être par exemple présidée par le président sortant s’il est réélu, ou l’un des vice-présidents sortants, selon un participant à la réunion.
L’idée lancée par les Verts, séduisante au premier abord, de remplacer le doyen par le benjamin était en effet tout autant risquée: qu’aurait-on dit si cette règle avait permis à un militant du Vlaams Belang, le parti belge flamand d’extrême droite, d’accéder au perchoir ?!
La modification du règlement du Parlement est donc engagée pour barrer la route à Le Pen et pourrait opportunément être votée en avril à la faveur de l’examen du rapport Corbett, déjà dans les tuyaux, qui serait simplement amendé dans le sens voulu par les grands groupes politiques.
Mais ce n’est pas tout : le dernier dérapage de M. Le Pen pourrait aussi lui valoir de nouvelles poursuites judiciaires, comme l’a promis l’eurodéputé UMP Patrick Gaubert, par ailleurs président de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme, qui a aussitôt annoncé examiner la possibilité de poursuites, et a réclamé la levée de l’immunité parlementaire de M. Le Pen.
Enfin, l’affaire pourrait enfin lui valoir d’autres sanctions : celles prévues au règlement intérieur du Parlement.
Son article 9 proclame en effet que “le comportement des députés est inspiré par le respect mutuel, et repose sur les valeurs et principes tels que définis dans les textes fondamentaux de l’Union européenne, préserve la dignité du Parlement”. Et l’article 147 stipule que les contrevenants à ces principes peuvent être sanctionnés.
“Les propos de Jean-Marie Le Pen tombent manifestement sous le coup de cet article. Je demande la tolérance zéro pour le négationnisme au sein du Parlement européen”, a ainsi réclamé le socialiste français Harlem Désir.
Ces sanctions vont du simple blâme à l’exclusion des travaux du Parlement pendant deux à dix jours consécutifs, en passant par la perte du droit à l’indemnité de séjour pour une durée pouvant aller de deux à dix jours.
Le feuilleton n’est donc pas clos.
Parlement européen : Le Pen se disqualifie pour le perchoir avec un nouveau dérapage
27 mars 2009 par 600mots