Au sommet de l’Otan à Strasbourg, les forces de l’ordre “ont fait un travail absolument remarquable”. La preuve, c’est qu’il n’y a eu là “à déplorer aucun mort, et même aucun blessé parmi les manifestants”. Et il enfonce le clou: “Je veux dire mon soutien aux forces de l’ordre qui ont travaillé avec calme, avec maîtrise” et ont “fait preuve d’une grande organisation”. C’est un ancien ministre de l’Intérieur devenu président de la République qui s’exprime sur TF1. Un expert, en somme : Nicolas Sarkozy. Pas de blessés chez les manifestants, vraiment ? Le bilan officiel transmis par les services de l’Etat aura quand même été de 49 blessés, dont 15 policiers et pompiers. Soit 34 blessés, certes légers, parmi les manifestants.
Mais le débat n’est vraiment pas là. On ne va pas chipoter sur le nombre de personnes indisposées par des gaz lacrymogènes, ou de bras cassés chez les policiers. La question est plutôt de savoir si les 26.000 forces de l’ordre mobilisées des deux côtés du Rhin pour assurer la sécurité du sommet de l’Otan de Strasbourg-Kehl-Baden-Baden ont réellement fait preuve d’une organisation “remarquable”.
Les forces de l’ordre ont effectivement été très efficaces pour:
- assurer la sécurité du sommet officiel à grand renforts d’hommes grenouille, de tireurs d’élite et de barrages policiers
- isoler les 28 chefs d’Etat et de gouvernement et leurs épouses et époux respectifs du commun des mortels
- permettre à 600 militants UMP de participer à un “bain de foule” avec MM. Sarkozy et Barack Obama
- imposer des badges (en constituant à la va-vite un fichier “sans fondement légal”, selon l’appréciation du tribunal administratif) à près de 40.000 Strasbourgeois,
- arracher les quelques drapeaux arc-en-ciel pacifistes qui risquaient de troubler la vue de MM. Sarkozy et Obama lors de leur entretien en tête-à-tête au Palais des Rohan, en invoquant des raisons de sécurité (“ils auraient pu cacher une arme”, dixit un responsable policier)…
Pour ce qui est des manifestations, le bilan est plus mitigé. Reprenons.
Il est 4H40 du matin samedi quand des centaines de manifestants répondant à l’appel du collectif “www.block-nato.org” quittent le camp autogéré de la Ganzau pour se disperser dans les rues de Strasbourg. La plupart sont aussitôt stoppés par des barrages policiers qui les empêchent de progresser dans les zones de sécurisation “rouge” et “orange”. Quelques centaines parviennent néanmoins à organiser un sit-in pacifique à l’angle de l’avenue des Vosges et de l’avenue de la paix.
Aux différents barrages de police, les manifestants s’accumulent au cours de la matinée, régulièrement tenus à distance par endroits par des tirs de grenades lacrymogènes.
L’accès au champ de foire Desaix, point de rassemblement de la manifestation officielle aurait dû être possible dès 10 heures du matin. Mais le programme officiel a pris du retard et c’est pourquoi le pont Vauban, principal point d’accès par lequel les manifestants devaient arriver, reste bloqué par un barrage de CRS à la hauteur de la route du Havre.
Devant le barrage, quelque 500 manifestants rongent leur frein, sans cesse rejoints par de nouveaux groupes.
Les manifestants sont bientôt plus de 3.000. L’ambiance est d’abord pacifique. Un Allemand sort sa guitare et se met à chantonner “Peace for your sister” à un mètre des forces de l’ordre.
Mais vers 10H45, une poignée de manifestants encagoulés parvient à déplacer des barbelés et la police réplique à coup de grenades lacrymogènes: c’est parti pour une heure et demie d’échauffourées.
Tout y passe: on arrache des panneaux de circulation, qui servent de boucliers, les barres de fer et les cailloux, et même des cocktails Molotov, volent en direction des policiers qui répliquent par des grenades lacrymogènes.
Derrière les policiers, un manifestant invalide assiste à la scène, appuyé sur ses béquilles. Les policiers l’ont laissé derrière eux quand ils ont avancé leur barrage de quelques dizaines de mètres en direction des manifestants. “J’ai un peu peur”, me confie-t-il. Il s’appelle Marco et dessine des cartes postales qu’il vend pour 30 centimes pièce, sur le thème de la paix dans le monde.
De l’autre côté du barrage de police, ça chauffe de plus en plus. Les jets de pierre s’intensifient… Puis d’un coup, la police se replie sur les côtés: il est midi quinze. Au milieu des gaz lacrymogènes émergent alors quelques centaines de militants masqués, d’abord méfiants, qui finissent par s’aventurer en avant les bras levés en signe de victoire.
Aux cris de “Révolution ! Révolution”, un cortège de plusieurs milliers de personnes les suit et progresse, cette fois sans accompagnement policier, sur le kilomètre 800 qui les sépare du Pont de l’Europe.
Au passage, une station-service est pillée, certains s’en prennent aux abribus et aux panneaux. Puis, au lieu de bifurquer vers le parking Desaix, le cortège se rend aussitôt sur le Pont de l’Europe, où un assemblage hétéroclite de membres des “Black Block”, du groupuscule “No Border”, et même quelque skinheads berlinois et des militants kurdes ou pro-palestiniens descellent les mâts de drapeaux, puis attaquent et incendient l’ancien poste de douanes heureusement désert: il est 12H40, peut-être, quand les premières flammes commencent à se répandre derrière ses fenêtres brisées.
Le mobilier est vidé, dont un ordinateur, des pneus sont découverts en contrebas sur le parking destiné aux contrôles douaniers des poids-lourds, ainsi que deux poubelles en métal. Voyant les pneus, un manifestant cagoulé s’exclame: “Oh that’s perfect”! Et le tout vient s’accumuler sur une barricade improvisée au début du pont de l’Europe.
“C’est pas nous qui bloquons le pont, c’est eux”, affirme avec aplomb un manifestant masqué en désignant le barrage des policiers allemands, au milieu du pont.
Côté allemand, 7.000 manifestants attendent en effet de pouvoir traverser le Rhin pour rejoindre le point de départ de la grande manifestation.
Par haut-parleurs, la police allemande appelle les manifestants au repli mais n’intervient pas. Dans un premier message diffusé en allemand, elle menace même de recourir à des matraques et des lances à eau si les manifestants ne se replient pas. Mais dans les deux avertissements suivants, elle se contentera de rappeler aux manifestants qu’ils se rendent coupables de “délits”.
Il semble, à en croire le président du syndicat de la police allemande, Reiner Wendt, que la police française ait à ce moment à plusieurs reprises décliné des offres d’aide de leurs collègues allemands.
Pendant ce temps donc, les flammes deviennent de plus en plus grandes au poste frontière.
“C’est une occasion rare de voir de près un incendie”, commente, goguenard, Jean-Luc, déguisé en clown, en regardant les volutes de fumées. A côté de lui, Céline, elle aussi grimée, précise “comprendre, sans pour autant cautionner”, les casseurs.
“Si ce déploiement policier n’était pas aussi agressif, on n’en serait pas là”, ajoute Jean-Luc.
Un militant encagoulé affirme de son côté, pour justifier le pillage de la station-service auparavant: ”Les pétroliers, c’est des capitalistes, ils pillent le peuple, c’est pour ça qu’on les pille”.
La barricade sur le pont finit de se consumer quand on apprend que l’hôtel Ibis voisin est en flammes. Puis c’est au tour d’une pharmacie. Une chapelle, au passage, est saccagée, sans que la police française ne montre le bout de son nez.
Un confrère voit le personnel de l’hôtel Ibis se réfugier d’abord au premier étage, pendant qu’une noria de casseurs s’organise pour piller le mobilier. Une caméra de surveillance est neutralisée, suscitant une clameur de victoire dans la foule des casseurs.
Une quinzaine de jeunes cagoulés, accompagnés d’adolescents du quartier, se servent au passage en bouteilles au bar de l’hôtel, toujours selon mon confrère.
Il est 14H35 selon mon confrère* quand, dans un nuage de grenades lacrymogènes, la police française débarque enfin en force. En première ligne: des policiers en civil, porteurs de lance-grenades lacrymogènes, vêtus pour l’un d’un T-Shirt “Lonsdale” (très en vogue dans les milieux d’extrême droite) ou pour d’autres de T-Shirts noirs, le visage masqué par des bandanas.
Pendant ce temps, tant bien que mal, des milliers de manifestants pacifiques s’ébranlent dans une sorte de fuite en avant pour éviter les nuages de gaz.
Mais le cortège sera coupé en plusieurs endroits par des barrages policiers. Vers 16h45, quand la manifestation arrive à son terme, des milliers de personnes se retrouvent prises entre forces de l’ordre et “Black Block”.
Finalement, les forces de l’ordre laissent les manifestants se disperser en traversant une voie de chemin de fer, enjambant des waggons de fret rouillés pour rejoindre un sentier qui passe par des jardins ouvriers, situé à l’écart des grands axes.
“On était coincés: CRS devant, CRS derrière, et au milieu 300 gars violents”, déplore Djamila Sonzogni, porte-parole nationale des Verts français, au milieu des milliers de manifestants qui quittent le terrain.
“Rien ne s’est passé comme prévu, les Black Block ont été maîtres du terrain dès le départ”, constate amèrement, à ses côtés, un conseiller régional écologiste, Jacques Fernique.
Dans un communiqué, le Mouvement de la Paix, organisateur de la manifestation, va encore plus loin: il accuse les autorités de s’être rendues coupables de non assistance à personne en danger en coinçant des milliers de manifestants pacifiques dans un étau entre forces de l’ordre et manifestants violents.
A défaut d’assurer la sécurité des manifestants, le travail des forces de l’ordre aura permis au moins un chose: ”casser” dans tous les sens du terme la contestation anti-Otan en transformant la grande manifestation internationale en un véritable fiasco. Etait-ce l’enjeu caché de la stratégie policière dans cette affaire ? Personnellement, je pencherai plutôt pour la thèse d’une direction obsédée par la priorité de ne pas laisser s’échapper le moindre manifestant en direction du centre-ville de Strasbourg. Au risque de sacrifier un quartier et de mettre en danger des milliers de manifestants pacifiques.
*: personnellement, je ne me souviens plus de l’heure exacte de l’intervention de la police, à laquelle j’ai assisté. Le ministère de l’Intérieur prétend qu’elle a eu lieu à 14H20.